Rigantona, Clairière drômoise du Collège druidique des Gaules

Rigantona, Clairière drômoise du Collège druidique des Gaules

Le Chêne et le Rhin

 

Analogie de l'arbre et du fleuve

selon Victor Hugo

(Barde Beline)

 

 

Victor Hugo qui par ailleurs aimait à se promener et à méditer sous les dolmens de Jersey d'où sont localisés certains poèmes des Contemplations, se définit (entre autres!) comme un poète qui appartient à « un fleuve d'âme commune » dans lequel « une sorte de Dieu fluide / Coule aux veines du genre humain », fleuve qui s'écoule « Du blanc pilône à l'âpre rune, / Du brahme au flamine romain, / De l'hiérophante au druide ». (Les Contemplations, Livre 6, « Les Mages », 1856).

 

Il définit ainsi une poésie qui se veut contemplation dans le sens où elle se nourrit de l'observation multi-sensorielle voire extra-sensorielle du temple de la nature afin d'y chercher inlassablement le Nombre qui préside à l'harmonie divine. En ce sens, il ne fait rien d'autre, mais avec un génie incontestable, que ce que tout Barde s'efforce de faire, dans la mesure de ses moyens.

 

D'aucuns seront peut-être refroidis par le fait que Victor Hugo soit considéré traditionnellement comme un Chrétien, dans une vision réductrice à mon avis, où les messages d'amour seraient exclusifs les uns des autres. En ce cas, lisez ou relisez « Ce que dit la Bouche d'ombre », poème de 786 alexandrins sombres et lumineux à la fois, écrits « près du dolmen qui domine Rozel », véritable théorie hugolienne de la métempsychose, bien loin des doctrines catholiques, autant que vision chamanique du monde comme le montrent ces quelques vers :

 

« Tout parle. Et maintenant, homme sais-tu pourquoi

Tout parle ? Écoute bien. C'est que vents, ondes, flammes,

Arbres, roseaux, rochers, tout vit !

Tout est plein d'âmes. »

ou encore :

 

« Et, sous ces épaisseurs de matière et de nuit,

Arbre, bête, pavé, poids que rien ne soulève,

Dans cette profondeur terrible, une âme rêve !

 

Certaines formulations tout autant poétiques que philosophiques peuvent aussi nous rappeler les pensées condensées dans les triades :

 

« L'être créé se meut dans la lumière immense.

Libre, il sait où le bien cesse, où le mal commence ;

Il a ses actions pour juges. »

 

« Songeur, retient ceci : l'homme est un équilibre.

L'homme est une prison où l'âme reste libre.

[…] Et, pour que, dans son vol vers les cieux, rien ne lie

Sa conscience ailée et de Dieu seul remplie,

Dieu, quand une âme éclôt dans l'homme au bien poussé,

Casse en son souvenir le fil de son passé ;

De là vient que la nuit en sait plus que l'aurore. »

 

On pourrait multiplier presque à l'infini les citations de ce poème sans parvenir à en extraire toute la saveur et la beauté, de même que les triades sont des textes à méditer quotidiennement pour en ressentir toute la profondeur vitale. J'espère juste avoir aiguisé votre curiosité pour vous inciter à lire Hugo dans cette perspective, à mon avis, riche et féconde.

J'en veux pour preuve un dernier exemple, écrit cette fois bien avant le recueil de l'exil et du deuil et qui montre comment voyage un poète, un voyant, un Barde :

 

« Je l'ai dit quelque part, l'unité dans la varéiété, c'est le principe de tout art com:plet. Sous ce rapport la nature est la plus grande artiste qu'il y ait ; jamais elle n'abandonne une forme sans lui avoir fait parcourir tous ses logarithmes. lRien ne se ressemble moins en apparence qu'un arbre et un fleuve ; au fond pourtant l'arbre et le fleuve ont la même ligne génératrice. Examinez, l'hiver, un arbre dépouillé de ses feuilles, et couchez-le en esprit à plat sur le sol, vous aurez l'aspect d'un fleuve vu par un géant à vol d'oiseau. Le tronc de l'arbre, ce sera le fleuve ; les grosses branches, ce seront les rivières ; les rameux et les ramuscules, ce seront les torrents, les ruisseaux et les sources ; l'élargissement de la racine, ce sera l'embouchure. Tous les fleuves, vus sur une carte géographique, sont des arbres qui portent des villes tantôt à l'extrémité des rameux comme des fruits, tantôt dans l'entre-deux des branches comme des nids ; et leurs confluents et leurs affluents innombrables imitent, suivant l'inclinaison des versants et la nature des terrains, les embranchements variés des différentes espèces végétale, qui toues, comme on sait, tiennent leurs jets plus ou moins écartés de la tige selon la force spéciale de leur sève et la densité de leur bois. Il est remarquable que si l'on considère le Rhin de cette façon, l'idée royale qui semble attachée à ce robuste fleuve ne l'abandonne pas. L'Y de presque tous les affluents du Rhin, de la Murg, du Neckar, du mein, de la Nahe, de la Lahn, de la Moselle et de l'Aar, a une ouverture d'environ quatre-vingt-dix degrés. Bingen, Niederlahnstein, Coblentz sont dans des angles droits. Si l'on redresse par la pensée debout sur le sol l'immense silhouette géométrale du fleuve, le Rhin apparaît portant toutes ses rivières à bras tendu et prend la figure d'un chêne.

Les innombrables ruisseaux dans lesquels il se divise avant d'arriver à l'océan sont ses racines mises à nu. »

 

Victor Hugo, Le Rhin, Lettres à un ami, Lettres XXV, 1842

 

Article paru dans Ar Gaël n°

 



09/09/2017
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